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jeudi 4 décembre 2025

la défense Loujine


Vladimir Nabokov


Joueur prodige, Loujine, personnage central du roman, devient tout jeune Grand Maître. Maniaque, marginal, obsédé par le jeu, déshumanisé, il finit par sombrer dans une démence et se suicide, devenu incapable de distinguer le monde réel de celui de l'échiquier. C'est précisément dans l'échiquier qu'il se précipite, en se jetant dans le vide : "Les reflets des fenêtres se rejoignaient et s'alignaient, l'abîme était divisé en carrés clairs et en carrés sombres..." Dans l'introduction à la traduction anglaise, l'écrivain emploie, à propos du suicide de Loujine, le terme "suimate" qui désigne un problème d'échec très particulier, aussi ardu que paradoxal, consistant à obliger le camp adverse à gagner...

Nabokov, dont la maîtrise des échecs est bien connue, utilisa une nouvelle fois ce thème en 1941, dans son premier roman écrit en anglais The real Life of Sebastien Knight. Dans ce livre, qui est très redevable à Lewis Carroll, l'auteur est une pièce d'échecs et l'échiquier une image réduite du monde. 

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine. Traduction française, Paris, Gallimard, 1964. L'édition originale, en russe, parut à Berlin en 1930 sous le titre Zachtchita Louzina. La première traduction en langue anglaise ne parut qu'en 1960.

source la BNF

dimanche 23 novembre 2025

le roman de Guiron le Courtois




Le roman de Guiron le Courtois est une compilation de plusieurs romans arthuriens en prose du 13ème  siècle. Tous les épisodes du cycle de la Table ronde, de la légende du Graal, des aventures d’Arthur, Lancelot, Gauvain, Tristan et Perceval y sont présents. Les parties d’échecs n’y sont pas rares, qui, comme dans les chansons de geste, engagent le destin des rois et des héros. Parfois, ceux-ci jouent contre des échiquiers « magiques », sur lesquels les pièces se déplacent toutes seules. Parfois, ils s’affrontent entre eux, mais les parties ne dégénèrent pas comme dans la littérature épique ; au contraire, elles s’intègrent parfaitement à l’univers de la courtoisie. Un vrai chevalier, un grand roi se doivent d’être respectueux du jeu, des règles, de leurs adversaires et de prendre une éventuelle défaite avec philosophie. Pour la littérature, la cour d’Arthur n’est nullement celle de Charlemagne et le jeu d’échecs en est un signe patent. Parmi les compagnons de la Table ronde, le plus fort joueur passe pour être Bédoïer, le connétable du roi Arthur. Sur cette miniature, le roi et son connétable s’affrontent paisiblement autour d’un échiquier. Activité de cour et non plus activité de guerre : le jeu féodal est déjà très loin.

source la BNF

lundi 20 octobre 2025

150 parties d'échecs




Au premier coup d'œil, je fus dépité et amèrement déçu : ce livre que j'avais escamoté au prix des plus grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants espoirs, n'était qu'un manuel du jeu d'échecs, une collection de cent cinquante parties jouées par des maîtres. N'eussé-je pas été enfermé et verrouillé, j'aurais, dans ma colère, jeté le livre par la fenêtre, car, au nom du ciel, que pouvais-je tirer de ce traité ? Au temps où j'étais au gymnase, j'avais essayé, comme la plupart de mes camarades, de faire marcher des pions sur un échiquier, un jour que je m'ennuyais. Mais comment me servir de cet ouvrage théorique ? On ne peut jouer aux échecs sans partenaire, encore bien moins sans échiquier et sans pièces. "Je feuilletai le volume avec mauvaise humeur, dans l'espoir d'y découvrir tout de même quelque chose à lire, un avant-propos, des instructions. Mais il ne contenait que des diagrammes de parties célèbres, avec au-dessous, des signes qui me furent d'abord incompréhensibles : a2-a3, Sf1-g3, et ainsi de suite. C'était, me semblait-il, une sorte d'algèbre, dont je n'avais pas la clé. "Peu à peu, je compris que les lettres a, b, c, désignaient les lignes longitudinales, les chiffres de 1 à 8, les transversales, et que ces coordonnées permettaient d'établir la position de chaque pièce au cours de la partie ; ces représentations purement graphiques étaient donc une manière de langage. Je pourrais peut-être, me dis-je, fabriquer une espèce d'échiquier et essayer ensuite de jouer ces parties. Grâce au ciel, je m'avisai que mon drap de lit était quadrillé. Soigneusement plié, il finit par faire un damier de soixante-quatre cases. Je cachai alors le livre sous le matelas, après en avoir arraché la première page. Puis, je prélevai un peu de mie sur ma ration de pain et j'y modelai des pièces, un roi, une reine, un fou et toutes les autres. Elles étaient bien informes, mais je parvins, non sans peine, à reproduire sur mon drap de lit quadrillé les positions que présentait le manuel. "Néanmoins, lorsque je tentai de jouer une partie entière, j'échouai d'abord, à cause de mes ridicules pièces en mie de pain que j'embrouillais continuellement, parce que je n'avais pu mettre sur les "noires" que de la poussière en guise de peinture. Cinq fois, dix fois, vingt fois, je dus recommencer cette première partie. Mais qui au monde disposait de plus de temps que moi, dans cet esclavage où me tenait le néant, qui donc aurait pu être plus avide et plus patient? 

Au bout de six jours, je jouais déjà correctement cette partie ; huit jours après, je n'avais plus besoin des pièces en mie de pain pour me représenter les positions respectives des adversaires sur l'échiquier. Huit jours encore, et je supprimais le drap quadrillé. Les signes a1, a2, c7, c8 qui m'avaient paru si abstraits au début se concrétisaient à présent automatiquement en images visuelles. La transposition était complète : l'échiquier et ses pièces se projetaient dans mon esprit et les formules du livre y figuraient immédiatement des positions. J'étais comme un musicien exercé qui n'a qu'un coup d'œil à jeter sur une partition pour entendre aussitôt les thèmes et les harmonies qu'elle contient. Il me fallut encore quinze jours pour être en état de jouer de mémoire toutes les parties d'échecs exposées dans le traité ; je compris alors quel inappréciable bienfait ce vol audacieux m'avait valu. Car j'avais maintenant une activité, stérile si vous voulez, mais une activité tout de même, qui détruisait l'empire du néant sur mon âme. Je possédais, avec ces cent cinquante parties d'échecs, une arme merveilleuse contre l'étouffante monotonie de l'espace et du temps.

Extrait du livre de Stefan Zweig le joueur d'échecs 1943

samedi 18 octobre 2025

de l'autre côté du miroir




Dans De l'autre côté du miroir, Lewis Carroll structure son récit comme une partie d'échecs grandeur nature. Chaque personnage correspond à une pièce du jeu, et Alice elle-même commence comme un pion avant de progresser vers son objectif : devenir reine. Cette mécanique influence profondément la narration en imposant une logique stratégique aux événements et aux rencontres.

Le jeu d'échecs dicte le déroulement de l'histoire : Alice avance comme un pion sur l'échiquier, suivant des règles précises qui limitent ses mouvements et interactions. Les autres personnages, tels que la Reine rouge et la Reine blanche, incarnent des rôles spécifiques qui reflètent les stratégies et dynamiques du jeu. Cette approche donne au récit une structure rigoureuse et un rythme particulier, où chaque action semble répondre à une logique échiquéenne.

Le blog que vous consultez explore l'histoire des échecs et mentionne De l'autre côté du miroir dans une chronologie des événements marquants liés au jeu. Cette référence souligne l'importance du roman dans la culture échiquéenne et met en lumière la manière dont Carroll a utilisé les échecs comme une métaphore du voyage initiatique d'Alice.

dimanche 14 septembre 2025

la reine Alice




"Vraiment, c'est magnifique ! s'exclama Alice. Jamais, je ne me serais attendue à être Reine si tôt... Et pour dire à Votre Majesté toute la vérité, ajouta-t-elle d'un ton sévère (elle ne détestait pas se morigéner elle-même de temps à autre), il est inadmissible que vous continuiez à vous prélasser sur l'herbe comme cela ! Les Reines, voyez-vous bien, doivent avoir de la dignité !"

Elle se leva donc et se mit à marcher de long en large, avec une certaine raideur d'abord, car elle redoutait que sa couronne ne tombât ; mais elle se rasséréna bientôt à la pensée qu'il n'y avait personne pour la regarder. "Et du reste, dit-elle en se rasseyant, si je suis vraiment Reine, je m'en tirerai très bien au bout d'un certain temps."

Tout ce qu'il lui arrivait était si étrange qu'elle n'éprouva pas le moindre étonnement à se trouver tout à coup assise entre la Reine Rouge et la Reine Blanche ; elle eût bien aimé leur demander comment elles étaient venues là, mais elle craignait que cela ne fût plus ou moins contraire aux règles de la politesse. Par contre, il ne pouvait y avoir de mal, pensa-t-elle, à demander si la partie était terminée. S'il vous plaît, se mit-elle à dire en adressant à la Reine Rouge un timide regard, voudriez-vous m'apprendre..."

"Parlez lorsque l'on vous adresse la parole !" dit, en l'interrompant brutalement, la Reine Rouge.

"Mais, si tout le monde observait cette règle-là, répliqua Alice, toujours prête à argumenter, c'est-à-dire si, pour parler, l'on attendait qu'autrui vous adressât la parole, et si autrui, pour ce faire, attendait, lui aussi, que vous, vous la lui adressassiez d'abord, il est évident, voyez-vous bien, que nul jamais ne dirait rien, de sorte que..." 

"Ridicule ! s'exclama la Reine. Voyons, mon enfant, ne comprenez-vous pas que..." Là, elle s'interrompit en fronçant les sourcils, puis, après avoir réfléchi une minute durant, changea brusquement de sujet de conversation : "Que prétendiez-vous dire en vous demandant "si vous étiez vraiment Reine ?" De quel droit vous donnez-vous un pareil titre ? Vous ne pouvez être Reine, savez-vous bien, avant d'avoir passé l'examen idoine. Et plus tôt nous nous y mettrons, mieux cela vaudra."

Lewis Carroll, "De l'autre côté du miroir" 1871

(traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion 1971)

source la BNF